Haïti: s’enrichir légalement est suspect
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Lors d’une conférence à l’Université Quisqueya sur le secteur privé et la gouvernance politique en Haïti, Jacky Lumarque, recteur de l’institution, a décrit les travers d’un système qui se méfie de la réussite.
Selon lui, investir, innover, créer de la richesse et des emplois sont encore perçus avec méfiance par les pouvoirs publics. L’initiative entrepreneuriale se heurte ainsi à un enchevêtrement de lois, de règlements et de procédures, auquel viennent s’ajouter des contraintes informelles. Un cadre qui, plutôt que de soutenir l’entreprise, finit par décourager ceux qui prennent le risque d’entreprendre.
Ses propos doivent être pris au sérieux, sans complaisance mais sans procès d’intention non plus.
C’est un diagnostic ancien, mais rarement formulé aussi frontalement. Le constat de Lumarque rejoint une critique portée depuis des décennies par des économistes et des chefs d’entreprise haïtiens : l’appareil bureaucratique national ne facilite pas la création de richesse, il la complique.
Entre les lenteurs administratives, l’insécurité juridique, une fiscalité parfois arbitraire et une justice économique peu prévisible, entreprendre en Haïti relève souvent du parcours du combattant. Quiconque a tenté d’y monter une entreprise, petite ou grande, le sait.
Ce qui frappe dans les propos du recteur, c’est l’idée que cette lourdeur ne serait pas seulement le fruit de l’inefficacité, mais d’une véritable suspicion de fond. Comme si la richesse privée était perçue, par une partie de l’appareil d’Etat, comme une anomalie à surveiller plutôt qu’un moteur à encourager. Si ce diagnostic est juste, il révèle un paradoxe : un pays qui a désespérément besoin d’emplois et d’investissement entretient, souvent sans le vouloir, un climat qui les décourage.
L’autre affirmation marquante de Lumarque est plus tranchante encore. Selon lui, cette accumulation de règles constitue la porte d’entrée principale de la corruption. La logique est connue : plus les procédures sont nombreuses, opaques et discrétionnaires, plus elles créent d’occasions de contournement, de pots-de-vin et de passe-droits. Chaque tampon requis devient potentiellement un péage informel.
Mais c’est surtout son renversement de perspective qui fait mouche. Ce ne serait pas le secteur privé qui affaiblit l’Etat haïtien et l’empêche de servir le bien commun, mais ceux qui en tiennent les commandes. L’accusation vise directement une classe dirigeante, politique et administrative, plutôt que les entrepreneurs souvent montrés du doigt comme profiteurs ou prédateurs.
Faut-il pour autant absoudre totalement le secteur privé haïtien de toute responsabilité ? Ce serait aller trop vite. L’histoire économique du pays montre aussi des cas de connivence entre certains grands opérateurs privés et le pouvoir politique, des monopoles protégés, de l’évasion fiscale organisée. La relation entre l’Etat et le secteur privé en Haïti n’est pas à sens unique. Elle est faite de dépendances croisées, où affaiblir l’un ne renforce pas nécessairement l’autre.
Il serait donc réducteur de transformer ce discours en simple plaidoyer pro-entrepreneurs contre un Etat accusé de tous les maux. La question posée par Lumarque est très profonde : quel type d’Etat Haïti veut-elle bâtir ? Un Etat qui régule pour protéger le bien commun, ou un Etat qui réglemente pour contrôler et capter la richesse ?
Le mérite de cette intervention est de remettre au centre du débat public une question trop souvent évacuée : la prospérité collective d’Haïti ne se décrétera pas sans un climat des affaires assaini, prévisible et débarrassé des rentes de la bureaucratie. Réformer cet environnement n’est pas un cadeau fait aux riches. C’est une condition pour que les emplois, les investissements et l’innovation cessent d’être des exceptions courageuses pour devenir la norme.
Encore faut-il que ce message franchisse les murs de l’université. Porté par une figure académique respectée, il devra désormais trouver une traduction dans l’action publique, sous peine de rejoindre ces nombreux diagnostics lucides que le pouvoir a su entendre sans jamais véritablement les suivre d’effets.

