Thu. Oct 22nd, 2026

Port-au-Prince Post

Informer Pour Changer

Haïti : avant de créer une classe moyenne, encore faut-il lui donner un pays où prospérer

5 min read
Partagez cet article:

Dans une récente intervention, l’économiste Robert Paret Jr. a relancé un débat que l’on croyait presque épuisé : celui du poids, ou plutôt de l’absence, d’une véritable classe moyenne en Haïti.

Selon son estimation, à peine 2 % de la population appartiendrait à cette catégorie, tandis que le pays disposerait d’une classe possédante particulièrement étroite. Dans son raisonnement, une classe moyenne plus nombreuse, mieux éduquée et disposant d’un pouvoir d’achat accru pourrait stimuler l’emploi, soutenir la croissance et élargir l’assiette fiscale.

L’intuition mérite d’être prise au sérieux. Mais elle ne suffit pas à constituer une politique économique. La première question est celle de la donnée. Le chiffre de 2 % circule désormais comme une évidence. Mais quelle définition de la classe moyenne permet d’aboutir à ce résultat ? Quel seuil de revenu ? Quel niveau de patrimoine ? Quelle année de référence ? Quelle source statistique ?

Selon que l’on définit la classe moyenne par le revenu, le patrimoine, la consommation, la stabilité de l’emploi ou une combinaison de ces critères, sa taille peut considérablement varier. Dans un pays où les données économiques et sociales demeurent incomplètes et irrégulièrement actualisées, un chiffre aussi précis ne peut être traité comme une vérité établie sans que sa méthode soit clairement exposée.

Il ne s’agit pas de pinaillage statistique. Une politique publique ne peut reposer sur une donnée dont la définition reste incertaine.

Il faut ensuite regarder la causalité. L’idée selon laquelle l’élargissement de la classe moyenne favoriserait la croissance repose sur des mécanismes économiques plausibles.

Des ménages disposant de revenus plus élevés peuvent davantage consommer, épargner, investir dans l’éducation et créer des activités. Une économie comptant davantage de ménages solvables dispose aussi d’un marché intérieur plus important. Mais la relation fonctionne dans les deux sens. La croissance, l’emploi formel, la stabilité institutionnelle et l’amélioration des revenus peuvent eux-mêmes produire une classe moyenne plus importante. Autrement dit, la classe moyenne peut être à la fois un moteur et le produit du développement. La présenter uniquement comme le moteur risque de renverser l’ordre des priorités. C’est là que le cas haïtien devient particulièrement difficile.

Le mécanisme économique décrit par Paret suppose un environnement minimal : pouvoir travailler sans être racketté, circuler librement, protéger son commerce, accéder au crédit, épargner, investir et transmettre son patrimoine. Or ces conditions sont aujourd’hui gravement fragilisées par l’insécurité et le recul de l’autorité de l’Etat dans plusieurs zones du pays.

Dans ces circonstances, la question n’est donc pas seulement de savoir comment agrandir la classe moyenne. Il faut d’abord se demander si les conditions économiques, sécuritaires et institutionnelles permettent à cette classe moyenne de jouer le rôle qu’on attend d’elle.

Une famille peut augmenter ses revenus. Un entrepreneur peut développer son activité. Un professionnel peut accéder à la propriété. Mais si l’environnement reste marqué par l’insécurité, l’incertitude juridique, les déplacements forcés et la faiblesse des institutions, une partie de ces gains peut être consacrée non pas à l’investissement productif, mais à la protection, à l’émigration ou à la préservation du patrimoine.

Le problème est alors moins l’absence d’une classe moyenne que l’absence d’un environnement capable de la consolider.

Un autre facteur ne peut être écarté : la diaspora. Les transferts d’argent des Haïtiens vivant à l’étranger occupent une place majeure dans l’économie nationale. Ils soutiennent la consommation des ménages, financent des études, permettent la construction ou la rénovation de logements et contribuent parfois au financement de petites entreprises. Ils remplissent donc déjà une partie des fonctions économiques généralement associées à une classe moyenne disposant d’un revenu disponible. La question devient alors moins celle de la création d’une classe moyenne ex nihilo que celle de la transformation d’une partie de ces flux en capital productif, en investissement et en emplois durables.

L’idée selon laquelle une classe moyenne plus importante élargirait automatiquement l’assiette fiscale repose sur une autre hypothèse : celle de la formalisation. Or gagner davantage ne signifie pas nécessairement entrer dans l’économie formelle. Tant que les entreprises et les travailleurs évoluent largement en dehors du système fiscal, une augmentation des revenus peut ne produire qu’un effet limité sur les recettes publiques.

Pour élargir durablement l’assiette fiscale, il faut donc davantage qu’une hausse des revenus. Il faut une administration capable de collecter l’impôt, un cadre juridique crédible, une réduction de la corruption et surtout une relation de confiance minimale entre le citoyen et l’Etat.

Cela ne signifie pas que l’analyse de Robert Paret Jr. est erronée. Elle met le doigt sur une faiblesse fondamentale de l’économie haïtienne : l’étroitesse du tissu économique intermédiaire et la difficulté à faire émerger une population suffisamment nombreuse disposant de revenus stables, d’un patrimoine et d’une capacité d’investissement.

La classe moyenne n’existe pas en dehors des institutions. Elle a besoin d’écoles, de banques, de routes, de tribunaux, de sécurité, de marchés et d’un Etat capable de garantir les règles du jeu.

C’est pourquoi le débat devrait être déplacé. La vraie question est comment créer les conditions économiques et institutionnelles dans lesquelles une classe moyenne peut apparaître, s’enrichir et surtout rester dans le pays ? C’est à cet endroit que le débat devient réellement politique. Car une classe moyenne peut contribuer à faire prospérer un Etat. Mais elle ne peut pas, à elle seule, remplacer un Etat qui ne garantit plus suffisamment les conditions de sa propre prospérité.

Faire de la classe moyenne une priorité nationale peut donc être pertinent. En faire le remède central aux problèmes économiques d’Haïti serait, en revanche, aller trop vite. Avant de demander à la classe moyenne de sauver l’économie, il faut peut-être commencer par construire l’environnement dans lequel elle pourra réellement exister.

About The Author


Partagez cet article:

This will close in 0 seconds