C’était ça ou mourir : partir pour rester vivant
3 min read
Thélyson Orélien entre dans la course au Femina avec un roman qui commence en Haïti mais parle d’une chose qui ne connaît pas de frontière : la nécessité de partir quand rester devient impossible.
Jonas Dorléon part. Il est professeur d’histoire et de géographie à Carrefour-Feuilles. Il a une maison. Un travail. Des souvenirs. Une vie. Puis il n’a plus rien de tout cela.
Il part avec un sac de plastique. C’est une petite chose. Mais elle dit beaucoup.
Dans ce sac, il y a quelques objets. Un diplôme. Un cahier de poèmes. Une photographie de sa mère. Il ne peut pas emporter davantage.
C’est ainsi que commence C’était ça ou mourir, le premier roman de Thélyson Orélien.
Le titre ne laisse pas beaucoup de place au doute. Il fallait partir.Ce n’était pas une aventure. Ce n’était pas un rêve. C’était une décision prise avec la vie d’un côté et la mort de l’autre. Le roman est aujourd’hui dans la première sélection du Prix Femina 2026. Il figure aussi dans la sélection du Femina des lycéens.
Ce qui compte, c’est ce que l’auteur fait de l’exil. Il ne transforme pas Jonas en symbole. Il le laisse être un homme. Un homme qui marche. Qui attend. Qui cherche. Qui a peur. Qui espère. Et parfois qui rit.
C’est important. Parce que les migrants sont souvent réduits à des chiffres. Des milliers. Des millions. Des arrivées. Des départs. Le roman rend le chiffre inutile. Il donne un visage à celui qui marche. Il donne une histoire à celui qui attend. Et il donne un sac de plastique à celui qui a tout perdu.
C’est peut-être le meilleur objet du livre. Un sac. Pas une valise. Pas un coffre. Pas une malle. Un sac. La vie tient dedans. Le reste est derrière.
Jonas traverse plusieurs pays. Les frontières changent. Les langues changent. Les hommes changent.
Mais sa question reste la même.
Où peut-il vivre ? C’est une question moderne.
Des hommes construisent des frontières. D’autres passent dessous, dessus ou entre elles. Certains ont des papiers.D’autres ont seulement leur nom. Jonas a son histoire. C’est peu.
C’est beaucoup. Le roman ne demande pas au lecteur d’avoir pitié.
Il lui demande de regarder. C’est différent. Et c’est là que Thélyson Orélien devient intéressant.
Il ne raconte pas seulement Haïti.
Il raconte ce qui arrive quand un pays devient trop dangereux pour ses propres habitants.
Mais il ne transforme pas Haïti en décor de catastrophe. Il y a les violences. Il y a les pertes. Il y a la peur. Mais il y a aussi l’humour. C’est peut-être ce qui sauve le livre du désespoir. Parce que l’homme qui rit n’est pas encore vaincu. Même lorsqu’il marche avec presque rien, il peut encore rire.
Le roman est né au Québec. Il arrive ensuite en France chez Grasset. Il commence déjà à voyager dans d’autres langues.
Son histoire ressemble alors à celle de Jonas. Le personnage traverse les frontières. Le livre aussi. Mais Jonas cherche un endroit où vivre. Le livre cherche un endroit où être lu. Et il en trouve.
La sélection du Femina ne donne pas une existence au roman. Elle lui donne une nouvelle chambre. Le roman existait avant. Il existait à Carrefour-Feuilles. Il existait dans la mémoire de l’auteur. Il existait dans les routes parcourues par ceux qui partent.
Le Femina ne crée donc pas cette voix.
Il l’entend. C’est peut-être cela, le plus important.
Un homme quitte Haïti avec un sac de plastique. Un écrivain reste avec cette image. Il en fait un roman. Et le roman voyage.
L’homme voulait sauver sa vie. Le livre sauve autre chose. Une mémoire.

