8 juin 1967: le jour où Duvalier mangea ses propres soldats
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8 juin 1967, dans les couloirs de Fort-Dimanche, quelque chose se prépare. On n’annonce rien. On ne prévient personne. Dans les régimes où la peur a remplacé la loi, les sentences n’ont pas besoin d’être lues à voix haute pour être exécutées.
Des hommes en uniforme. Ils s’appellent Lemoine, Tassy, Borges, Manigat, Laroche, Geffrard. Ils portent des galons. Ils ont servi. Certains viennent de familles dont les noms résonnent dans les salons et les casernes de Port-au-Prince depuis des générations. Ils croyaient, peut-être, que cela les protégerait.
Ils avaient tort.
Le Colonel Charles Lemoine. Les Majors Harry Tassy, José Borges, Pierre Thomas. Les Capitaines Donald Manigat, Probus Monestime, Joseph Laroche, Serge Madiou, Michel Obas, Serge Hilaire. Les Lieutenants Mérisier Geffrard, Josma Valentin, Vénard Casimir, Marc Monestime, Franck Monestime, Alix Rémy. L’Adjudant André Desrosiers.
Dix-neuf noms. Dix-neuf trajectoires. Dix-neuf hommes que la République avait formés, équipés, assermentés et que la dictature allait, ce jour-là, effacer d’un coup de fusil.
François Duvalier ne gouverne pas. Il hante. Depuis 1957, le petit médecin de province devenu maître absolu d’Haïti a compris une chose que peu de tyrans formulent aussi clairement : le danger ne vient jamais de l’ennemi déclaré. Il vient de celui qui dort sous le même toit.
L’armée haïtienne est ce toit-là. Trop grande. Trop historique. Trop habituée à faire et défaire les présidents. Duvalier l’a su dès le premier jour. Alors il la saigne. Lentement. Méthodiquement. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus dans les rangs que des hommes brisés ou des hommes achetés. Les deux, de préférence.
Le 8 juin 1967 est une saignée de plus. La plus spectaculaire. La plus froide.
Fort-Dimanche. Il faut dire un mot de l’endroit. Fort-Dimanche n’est pas une prison. C’est une idée. L’idée qu’un Etat peut décider, en toute impunité, que certains de ses citoyens n’existent plus. Ses murs ne retiennent pas des criminels. Ils absorbent des innocents, des opposants, des militaires dont le seul tort est d’avoir été signalés, dénoncés ou remarqués.
On entre à Fort-Dimanche. On n’en sort pas. Ou alors on en sort autrement: les pieds devant, dans l’indifférence organisée d’un régime qui a fait du silence une politique d’Etat.
C’est là, entre ces murs-là, que dix-neuf officiers haïtiens vécurent leurs dernières heures.
Dans les casernes, personne ne parle. C’est précisément l’effet recherché.
La terreur n’a pas besoin de décrets. Elle n’a besoin que d’exemples. Et dix-neuf cadavres d’officiers: des colonels, des majors, des capitaines constituent un exemple suffisamment éloquent pour que les survivants comprennent, sans qu’on leur explique, ce qu’il leur en coûterait de penser trop fort.
Duvalier a gagné. Pas une bataille. La guerre. Celle qui se mène à l’intérieur d’un pays contre ses propres institutions.
Les années passent. Duvalier meurt en 1971, mais il a pris soin, avant de partir, de léguer son régime à son fils comme on lègue un domaine. Jean-Claude hérite de tout: le pouvoir, les Tontons Macoutes, et l’oubli soigneusement entretenu autour des crimes du père.
Fort-Dimanche finira par disparaître physiquement. Les pierres s’effritent. Les archives restent fermées. Aucune commission de vérité ne sera jamais convoquée pour nommer ce qui s’est passé ce matin du 8 juin 1967.
Alors chaque année, des historiens, des enfants de victimes, des gardiens de mémoire murmurent les mêmes noms dans le même ordre: Lemoine, Tassy, Borges, Manigat comme on récite une prière qu’on sait ne jamais devoir oublier. Parce que les nations qui enterrent leurs crimes finissent toujours par trébucher dessus.
Cinquante-neuf ans après, les circonstances exactes des exécutions du 8 juin 1967 n’ont jamais fait l’objet d’une enquête officielle haïtienne. Les familles attendent toujours.

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