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Haïti-République dominicaine : le ciel se rouvre et le dialogue reprend

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Après plus de deux ans de fermeture, les deux voisins de l’île d’Hispaniola ont signé ce vendredi une déclaration conjointe scellant la reprise des liaisons aériennes. Un pas diplomatique significatif.

Ce 17 avril 2026, dans les installations du Parc industriel CODEVI, planté en pleine zone frontalière haïtiano-dominicaine, deux délégations se sont fait face. D’un côté, la ministre haïtienne des Affaires étrangères et des Cultes, Raina Forbin. De l’autre, le ministre dominicain des Relations extérieures, Roberto Álvarez. Entre eux, une table, des dossiers, et vingt-sept mois de ciel fermé à solder.

Le résultat de cette rencontre tient en une date : le 1er mai 2026. C’est le jour choisi pour rouvrir l’espace aérien entre les deux pays et relancer les liaisons entre l’Aéroport international du Cap-Haïtien et les aéroports dominicains. Une annonce courte, nette, consignée noir sur blanc dans une déclaration conjointe signée en fin de séance. Sobre dans la forme. Considérable dans le fond tant les relations entre les deux voisins se sont dégradées ces trois dernières années.

Pour comprendre le poids de cette décision, il faut remonter au 15 septembre 2023. Ce jour-là, le président dominicain Luis Abinader fermait les frontières terrestres, maritimes et aériennes avec Haïti, invoquant un différend sur la construction d’un canal sur la rive haïtienne de la rivière Dajabon. Une décision unilatérale, brutale, aux conséquences immédiates pour les deux économies.

Haïti importe au moins 25% de ses ressources alimentaires de la République dominicaine. Des cliniques médicales, des écoles, des familles entières s’étaient retrouvées coupées de leur principal fournisseur.

La crise du canal n’était que le détonateur. Derrière, une série d’incidents violents impliquant des gangs haïtiens ( attaques armées, enlèvements, violence généralisée ) avait alimenté les inquiétudes dominicaines quant à la sécurité régionale. Deux crises entremêlées, deux logiques distinctes, mais une seule conséquence : le ciel verrouillé, le dialogue suspendu.

Depuis cette fermeture, plusieurs chefs de la diplomatie haïtienne s’étaient succédé sans parvenir à déverrouiller ce dossier. Dominique Dupuy avait exercé les fonctions de ministre des Affaires étrangères entre juin et novembre 2024, sous le gouvernement Garry Conille, quatre mois à peine, sans résultat sur ce front. Jean Victor Harvel Jean-Baptiste lui avait succédé en novembre 2024, sous le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Lui non plus n’avait pu forcer l’ouverture.

En mars 2025, le Président du Conseil Présidentiel de Transition, Fritz Alphonse Jean, avait tenté sa chance par voie d’interview. En vain. Abinader avait alors confirmé publiquement que le trafic aérien resterait fermé, estimant que les conditions nécessaires à une reprise des vols n’étaient pas réunies. Il avait même précisé, avec une froideur calculée, que même Cap-Haïtien, pourtant présenté comme la seule option envisageable, ne rouvrirait pas.

Raina Forbin a été installée à la tête du MAEC le 4 mars 2026, dans le cadre d’un remaniement ministériel. Quarante-quatre jours plus tard, elle (et son équipe, NDLR) obtenait ce que ses prédécesseurs n’avaient pu arracher en deux ans et demi de tentatives. C’est le tempo qui frappe autant que le résultat.

Le Parc industriel CODEVI, implanté à Ouanaminthe côté haïtien et relié à Dajabón côté dominicain, incarne depuis sa création une certaine idée de la coopération transfrontalière. Des milliers d’ouvrières et d’ouvriers haïtiens y travaillent chaque jour pour des entreprises à capitaux dominicains et étrangers. C’est un espace hybride, économiquement imbriqué, humainement dense. Un endroit où les deux pays se touchent, au sens littéral du terme.

Y tenir une réunion de haut niveau, c’est envoyer un message. Celui que la frontière n’est pas qu’une ligne de friction, qu’elle peut aussi être un espace de construction commune. Les deux chefs de la diplomatie l’ont bien compris en choisissant ce cadre plutôt que les salons feutrés d’une capitale.

La réouverture du ciel a dominé les annonces, mais elle n’a pas été le seul sujet à l’ordre du jour. Les délégations ont travaillé sur trois axes majeurs : la sécurité frontalière, les questions migratoires et les échanges commerciaux. Trois dossiers épineux, chacun à sa manière.

Sur la sécurité, les deux parties ont évoqué les mécanismes de coopération pour renforcer le contrôle et la surveillance de la frontière. Sur la migration, le dialogue reste profondément délicat : les déportations massives et les conditions d’accueil des Haïtiens en territoire dominicain alimentent régulièrement les crispations. Sur le commerce, les deux économies restent profondément interdépendantes, malgré les à-coups politiques.

La déclaration conjointe ne prétend pas avoir tout résolu. Elle acte des discussions « franches et constructives » et annonce des suites techniques. C’est le langage de la diplomatie : prudent, calibré, délibérément ouvert. Mais dans le contexte actuel, ce vocabulaire de la continuité vaut engagement.

Raina Forbin est manifestement le fer de lance d’une diplomatie offensive. Sa méthode: un dialogue direct, une présence personnelle dans les négociations, une volonté de dépasser les postures pour aller aux résultats.

La déclaration conjointe réserve un paragraphe aux acteurs extérieurs. Les deux délégations y expriment leur gratitude à la communauté internationale, aux Nations Unies et à la Force de Répression des Gangs pour leur appui au rétablissement de la sécurité en Haïti. Une mention diplomatique, certes. Mais aussi une reconnaissance que le contexte dans lequel ce dialogue a pu reprendre n’est pas étranger aux efforts déployés sur le terrain sécuritaire.

La FRG, déployée dans le cadre d’un mandat onusien, a contribué à desserrer l’étau des gangs dans plusieurs zones stratégiques du pays. Sans cette évolution, même partielle, la reprise d’un dialogue bilatéral structuré aurait été difficile à envisager. La diplomatie se nourrit toujours du réel.

Il reste maintenant à transformer l’engagement en réalité opérationnelle. Le 1er mai 2026, les premiers avions devront décoller. Les compagnies aériennes devront rouvrir leurs guichets. Les passagers devront pouvoir acheter leurs billets. Ce qui s’est décidé autour d’une table à CODEVI devra se traduire en pistes dégagées, en fréquences rouvertes, en connexions rétablies. Et ce n’est qu’un début. La déclaration le dit elle-même : les deux parties ont convenu d’assurer le suivi des engagements issus de cette rencontre à travers de prochains échanges techniques et de haut niveau.

Le chantier bilatéral est vaste. Les cicatrices, nombreuses. Mais ce vendredi 17 avril, dans un parc industriel planté entre deux pays que tout sépare et que tout lie, quelque chose s’est rouvert. Le ciel, d’abord. Peut-être, avec le temps, davantage.

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