Sun. Oct 11th, 2026

Port-au-Prince Post

Informer Pour Changer

Depestre a 102 ans. Et si certains de ses personnages avaient quelque chose à nous dire ?

5 min read
Partagez cet article:

René Depestre vient d’avoir 102 ans. Le 29 août, la mairie de Lézignan-Corbières lui a remis une médaille d’honneur. Une ville française a célébré l’écrivain haïtien qui y vit depuis près de quarante ans.

Mais le meilleur hommage que l’on puisse rendre à Depestre n’est peut-être pas de le célébrer. C’est de le relire. Et de se demander: que peut encore nous apprendre son œuvre sur Haïti ? Pas l’Haïti des discours. L’Haïti réelle. Celle des quartiers barricadés. Des citoyens déplacés. Des institutions affaiblies. Des jeunes qui rêvent de partir. D’un pays qui parle beaucoup de renaissance alors qu’une partie de sa population vit dans une forme de survie permanente.

Pour commencer, il faut retourner à Jacmel. Dans Hadriana dans tous mes rêves, Depestre place son histoire en 1938, pendant le carnaval. Hadriana Siloé doit se marier. Elle dit oui. Puis elle tombe morte aux pieds de l’officiant. Elle est enterrée. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Dans cet univers où la frontière entre la vie et la mort est poreuse, Hadriana revient sous la forme d’une zombie.

Pourquoi cette image nous parle-t-elle encore ? Parce que le zombie de Depestre n’est pas seulement une créature fantastique. Il permet de penser un être vivant privé de sa liberté. Un corps qui existe. Mais qui n’est plus maître de lui-même. 

Une société peut-elle devenir ainsi ? Haïti n’est évidemment pas un pays de zombies. Mais elle connaît une autre forme de zombification : celle d’une population qui continue de vivre alors que sa capacité collective d’agir s’amenuise.

On travaille. On vend. On achète. On va à l’école quand on peut. On prend des tap-tap. On prie. On plaisante. Et pourtant, quelque chose est cassé. La peur décide de l’heure à laquelle on rentre. La violence décide de la route que l’on emprunte. Les gangs décident parfois de qui peut circuler. L’exil décide de l’avenir de milliers de jeunes.

C’est là que Depestre devient utile : il nous donne une image pour penser ce que les statistiques ne suffisent pas à expliquer. Mais son roman ne s’arrête pas à la zombification. Il parle aussi de réveil.

Hadriana disparaît. Puis elle revient. Son retour peut être lu comme une possibilité de dézombification, de reprise de possession de soi. Des lectures critiques du roman ont précisément vu dans cette figure une représentation possible du destin haïtien et d’un réveil après une période de « zombification ». C’est peut-être la première leçon. Un pays peut être profondément atteint sans être définitivement condamné. Mais il faut vouloir revenir à la vie.

Autre leçon : Depestre ne sépare pas la culture de la liberté. Dans Hadriana, le carnaval n’est pas seulement une fête. Il devient un espace où les hiérarchies peuvent être renversées, où les corps, les imaginaires et les identités circulent autrement. Cela mérite réflexion. Haïti possède une culture extraordinairement puissante. Le carnaval. Le rara. La peinture. La musique. La littérature. Le créole. Le vodou. La cuisine. La capacité de rire au milieu du désastre. Mais nous avons progressivement transformé cette puissance culturelle en décor. Nous exportons nos artistes. Nous célébrons nos écrivains après leur mort. Nous parlons de patrimoine quand il faudrait parler de transmission.

Il y a encore un autre Depestre. Celui d’Alléluia pour une femme-jardin. Ici, le corps, le désir et la nature occupent une place centrale. Depestre y développe ce qu’il appelle son « érotisme solaire », une vision de l’existence qui célèbre le plaisir, le corps et la vie.

Cela peut sembler très éloigné des problèmes d’Haïti. Cela ne l’est pas. Un pays qui ne parle plus que de morts finit par oublier la vie. Un pays qui ne montre plus que ses ruines finit par croire qu’il n’a plus rien à construire.
Depestre nous rappelle que la vie ne doit pas être seulement défendue. Elle doit aussi être célébrée. Aimer.
Créer. Danser. Désirer. Ecrire. Rêver.

Ce ne sont pas des activités secondaires dans une société en crise. Ce sont aussi des actes de résistance.

Voilà peut-être ce que l’Haïti actuelle devrait comprendre en relisant Depestre. Il ne nous offre pas un programme politique. Il ne donne pas la recette pour vaincre les gangs. Il ne sait pas comment reconstruire une institution. Il fait autre chose. Il refuse de laisser Haïti devenir uniquement le récit de ses malheurs. Et c’est là que son œuvre devient dangereusement actuelle. Parce que le pays risque aujourd’hui de se regarder uniquement à travers ses échecs. Les morts. Les kidnappings. Les déplacements. Les armes. Les élections. Les crises. Les départs. Tout cela est réel.

Mais tout cela ne suffit pas à définir un peuple. Depestre nous oblige à regarder ce qui demeure derrière la catastrophe. Une capacité d’imaginer. Une capacité de créer. Une capacité de rire. Une capacité de survivre. Et surtout une capacité de se réveiller.

A 102 ans, René Depestre reçoit une médaille en France. Haïti peut lui offrir mieux. Elle peut recommencer à lire ses livres. Parce que peut-être que le véritable problème n’est pas que Depestre soit devenu vieux. C’est que certaines de ses questions sont devenues jeunes. Et qu’Haïti n’a toujours pas fini d’y répondre.

Depestre a 102 ans. Le pays qu’il a rêvé n’est pas mort. Mais il faut maintenant savoir s’il dort ou s’il est en train de devenir zombie.

About The Author


Partagez cet article:

This will close in 0 seconds