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Dominique Dupuy, le chant de la conscience dans un pays empoisonné

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Par la Rédaction

A quelques jours du quarantième anniversaire de la chute de la dictature duvaliériste, l’ancienne ministre des Affaires étrangères, Dominique Dupuy, a publié sur son compte X une tribune intitulée « Le temps des semailles ». Elle y appelle à une mobilisation contre le Conseil présidentiel de transition (CPT) et plaide pour un renouveau démocratique. Si la charge morale est indéniable, cette prise de position illustre l’écart entre la rhétorique politique et la réalité opérationnelle en Haïti.

Le diagnostic posé par Mme Dupuy est juste. Mais au-delà de l’exhortation morale: « je vous implore de vous impliquer », aucun mécanisme concret de transition n’est proposé. Pas de feuille de route. Pas de coalition identifiée. Sur quoi repose exactement l’espoir que « la saison des semailles commence le 7 février 2026 » ?

Le passage le plus révélateur concerne l’appel lancé aux « gens de bien ». Mme Dupuy déplore que, « parmi les innombrables grands esprits haïtiens, éthiques, brillants et courageux », le silence domine. Cette observation confirme une réalité structurelle : la classe instruite haïtienne, celle qui pourrait théoriquement encadrer une transition, demeure largement en retrait.

Les raisons en sont multiples et documentées : exil de la diaspora qualifiée, coût personnel prohibitif de l’engagement politique (menaces, corruption systémique), absence de structures viables. Pourtant, cette abstention est qualifiée de « lâcheté », voire de « complicité par l’inaction ». Ce jugement moral évacue l’analyse politique. Pourquoi ces « grands esprits » ne s’engagent-ils pas ? Parce que le système haïtien broie méthodiquement toute tentative de réforme depuis des décennies. Mme Dupuy elle-même a quitté le gouvernement en 2024, après à peine 5 mois au poste de ministre. Un geste de principe, certes, mais qui prouve aussi l’impossibilité de transformer le système de l’intérieur.

Autre élément frappant : « Semer aujourd’hui pour que nos enfants récoltent dans quarante ans ». La formule est élégante, mais la temporalité irréaliste. Avec 5,1 millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire aiguë, l’horizon pertinent n’est pas 2066, mais les six prochains mois.

Cette dissonance entre vision de long terme et urgence vitale est révélatrice. Elle souligne le luxe que constitue la pensée stratégique lorsque la survie quotidienne mobilise toute l’énergie collective. Les gangs contrôlent désormais près de 80 % de Port-au-Prince, selon l’ONU. Des écoles ferment. Les hôpitaux fonctionnent à capacité réduite.

Mme Dupuy appelle à ce que les membres du CPT soient « ensevelis sous le discrédit, sous le poids de la vérité et de la reddition de comptes ». Soit. Mais par quels mécanismes ? Le système judiciaire est paralysé. La Police nationale est débordée. Les institutions de contrôle sont inexistantes ou gangrenées. La démarche repose sur la condamnation morale publique comme levier de changement. Or les acteurs visés évoluent précisément dans un environnement où la honte publique n’a aucun coût politique réel. Le scandale PetroCaribe a mis au jour des détournements massifs ; les responsables présumés demeurent influents. L’impunité n’est pas un accident : elle est constitutive du système haïtien.

L’appel se conclut par un refus : « Je m’y refuse ». Refus du cynisme, de la complaisance, du silence. Posture respectable, mais et ensuite ? Refuser, c’est moralement cohérent ; politiquement, cela reste stérile.

Le message présuppose l’existence d’une majorité silencieuse qui, si elle se mobilisait, pourrait renverser l’ordre établi. Vision optimiste, qui occulte une réalité plus sombre : une part significative de l’élite économique et politique bénéficie du statu quo.

Le chaos permet l’enrichissement sans contrôle. L’absence d’Etat favorise l’évasion fiscale. La misère garantit une main-d’œuvre corvéable. Tant que ce calcul coût-bénéfice demeurera favorable au désordre pour ceux qui ont les moyens de s’en protéger (résidences sécurisées, déplacements en hélicoptère, capitaux à l’étranger ) aucun appel moral ne modifiera fondamentalement la donne.

Le choix du 7 février comme moment de « renouveau » est hautement symbolique, mais concrètement vide. Semer suppose un sol préparé, des semences viables et des conditions minimales. L’Etat haïtien offre aujourd’hui un terrain empoisonné, aucune infrastructure de distribution et une sécheresse institutionnelle totale.

L’appel à l’engagement est sincère. La dénonciation du CPT est légitime. Mais l’absence totale de propositions institutionnelles concrètes transforme cette tribune en une complainte élégante.

La véritable question, posée involontairement, est celle-ci : que faire lorsque la bonne foi, la compétence et l’intégrité ne suffisent plus ?

Mme Dupuy refuse le cynisme. Mais son propos démontre, malgré lui, pourquoi tant de ses pairs ont choisi le silence: non par lâcheté, mais par lucidité face à l’impossibilité structurelle du changement dans le cadre actuel.

Le 7 février 2026 arrivera. Puis passera. Et Haïti restera en dérive non par manque d’appels à la conscience, mais par absence de leviers opérationnels capables de transformer cette conscience en pouvoir réel.

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