Petit billet à Matiado Vilmé
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Par Juno Jean Baptiste
Rédacteur en chef de Port-au-Prince Post
Elle n’était pas une des miennes. Encore moins une amie. Je n’avais même pas son numéro de téléphone.
Entre elle et moi, il n’y a eu ni rires, ni confidences. Aucun vécu commun. Pas même un regard échangé dans la vraie vie.
Sa présence m’était pourtant familière.
Je la voyais de loin. De très loin. Derrière l’écran de mon téléphone, dans les commères de l’an 2.O où circulent les images, les colères, les vides et les murmures du temps.
La journaliste Matiado Vilmé, pour Voix de l’Amérique, imposait une intensité rare. Une énergie singulière. Une manière d’habiter l’événement.
On ne pouvait scroller sur les réseaux sociaux en ligne sans s’arrêter sur ces vidéos.
Entre 2019 et 2021, quand Port-au-Prince se cabrait sous les déluges de colère populaire, quand les cris « à bas Jovenel Moïse » rassemblaient la meute, sa petite silhouette frêle surgissait au cœur de la houle.
Elle parlait.
Elle interviewait.
Elle avançait.
Toujours en première ligne.
Dans un Champ de Mars clairsemé, au milieu des gaz lacrymogènes et des détonations d’armes automatiques, sa voix, parfois saccadée par l’essoufflement, décrivait la montée de la violence avec une précision presque clinique : la dispersion des foules, les tirs nourris, les visages tendus, les militants au sol. Et, enfin, les petits marchands de fruits mûrs qui hurlent de peine.
Elle ne commentait pas de loin.
Elle documentait.
Elle pratiquait un journalisme d’exposition directe, celui qui se recueille au plus près des faits, au plus près des vies ordinaires, là où l’histoire n’est pas encore écrite.
À cette époque-là, elle risquait sa vie pour cueillir l’information. Pour raconter ces tragédies silencieuses qui couvent en Haïti depuis quarante ans d’une démocratie impossible.
Son engagement traduisait une certaine idée du métier : présence continue sur le terrain, attention aux anonymes, restitution fidèle des expériences humaines que le récit public oublie trop souvent.
J’ai toujours été fasciné par ce journalisme.
Peut-être parce que, très tôt, je couvrais moi-même de petites manifestations de rue au Nouvelliste, entre 2013 et 2015.
Peut-être aussi par ma formation en sociologie, où l’on apprend, avec Frédéric Le Play, qu’on ne comprend rien aux sociétés en restant enfermé dans des boudoirs climatisés.
Il faut aller au contact.
Sentir la chaleur humaine.
Écouter les petits cris d’amour et de détresse qu’aucun livre ne restitue pleinement.
Sur ce terrain, le journalisme et la sociologie se rejoignent.
Sur les images que je voyais d’elle, je percevais cette rigueur tranquille. Cette constance. Cette vocation tournée vers la collecte, l’organisation et la transmission sobre de l’information.
Pas de spectacle inutile.
Pas de logorrhées furibardes.
Pas de voixe tonitruantes cherchant à occuper l’espace.
Juste le réel.
Aujourd’hui, sa disparition agit comme un rappel.
Le journalisme trouve sa légitimité première dans la présence au réel, bien plus que dans les élucubrations sur des plateaux surchauffés en ligne.
De l’outre-tombe, Madame Vilmé semble nous dire que le métier a davantage à gagner avec des journalistes de terrain qu’avec des fabricants de vacarme permanent.
Je ne la connaissais pas.
Mais à travers un écran, elle m’a laissé l’impression d’un contrat silencieux avec le métier : servir, observer, hiérarchiser, transmettre.
Et cela suffit parfois pour marquer une époque.

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